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Famille : plus personne ne trouve sa place

La plupart des dysfonctionnements familiaux sont liés à une confusion des générations : des enfants “parentifiés”, ou des parents “adulescents”. Sans compter les éventuelles difficultés des beaux-parents… Remettre chacun dans son rôle aide à (re)trouver l’harmonie.

 

 

Stéphanie, 46 ans, a perdu son mari. Son fils aîné, Simon, alors âgé de 19 ans, s’est empressé d’endosser un rôle de pater familias, entrant dans des rages violentes lorsqu’il avait le sentiment que la mémoire du père n’était pas respectée. De disputes en départs précipités, la guerre familiale s’est installée. Pour atteindre un pic lorsque Stéphanie a rencontré son compagnon. « Je n’ose pas affronter Simon vraiment, témoigne-t-elle. Je me sens tellement coupable de son malheur ! J’ai peur qu’il se sente rejeté, pas aimé. » Une situation de souffrance pour toute la famille, qui vit désormais dans la crainte des visites du jeune homme, étudiant à Strasbourg. Comment en sont-ils arrivés là ?

 

Une autorité fragilisée

Le psychiatre et psychanalyste Serge Hefez, thérapeute familial, voit passer dans son cabinet bien des familles en proie aux mêmes démons. De son point de vue, l’explication est à chercher dans une confusion des places. « Quelle que soit la situation, précise-t-il, on en revient toujours, à un moment ou à un autre, à un chevauchement des générations. Aucune famille ne peut fonctionner harmonieusement si cet ordre n’est pas respecté. » Dans le cas de la famille de Stéphanie, Simon s’est saisi inconsciemment du rôle et de la place de son père.

 

Un cas dramatique, mais loin d’être unique. De plus en plus nombreux sont ceux qui ne savent plus où ils « habitent ». Et la question de la forme des familles – traditionnelle ou dites « recomposée », homoparentale, monoparentale… – n’y change pas grand-chose. Car ce qui fonde la famille, c’est justement cette succession des générations. Les parents, qu’ils soient biologiques, adoptants ou beaux-parents, doivent assumer leur place d’aînés. « Or aujourd’hui, constate Serge Hefez, il y a une difficulté de la part des adultes à admettre qu’ils ne sont pas d’éternels ados ! » Comme cette mère qui vient régulièrement « emprunter » des vêtements à sa fille de 18 ans, inversant le classique « piquage » des filles à leur mère. Mathilde ne le supporte plus. « On dirait qu’elle veut se mettre dans ma peau, confie la jeune fille. J’ai horreur de ça. La prochaine fois, elle fera quoi ? Me piquer mes copains ? » Une rivalité de séduction sous-jacente très dicible à vivre pour la future femme qui se trouve dans la posture de Blanche Neige face à la (belle) mère – « Miroir, dis-moi que je suis (toujours) la plus belle » –, barrant ainsi son chemin vers la conquête de sa féminité. Que dire des rôles respectifs du père et de la mère, celui qui sépare, celle qui accueille, console ? « Ce n’est plus tellement la question, répond le psychiatre. La figure d’autorité aujourd’hui peut être alternativement endossée par le père et la mère. Les familles recomposées en sont souvent un bon exemple : autorité masculine dans l’une des maisons, autorité de la mère dans l’autre… C’est surtout la pyramide des âges qui importe. »

 

 

Des conflits de loyauté

Les familles recomposées, justement : sont-elles, plus que les familles traditionnelles, source de conflits, de confusion ? « Bien sûr, elles sont plus complexes, reconnaît Serge Hefez. Il est plus difficile de savoir à quelle famille on appartient, plus difficile de trouver sa place, tant pour les enfants que pour chacun des parents par rapport aux enfants de l’autre. Mais dans ma clinique, dit-il, elles ne posent pas forcément davantage de problèmes : les familles d’origine sont parfois plus rigides, avec des places et des rôles bien déterminés. On le voit bien dans le cas extrême des anorexiques, qui endossent le rôle de l’enfant-symptôme, parfois pour éviter inconsciemment l’explosion familiale : la patiente désignée devient le centre de l’attention. À l’inverse, les familles recomposées offrent plus de souplesse, en tout cas pour les enfants qui peuvent prendre plusieurs rôles. Par exemple, être à la fois l’aîné dans la famille paternelle et le cadet dans la famille maternelle. Le problème se pose en cas de conflit de loyauté, lorsque l’un des membres est sommé de choisir son camp, qu’il s’agisse d’un des enfants ou d’un des parents auquel il est demandé de choisir entre le conjoint et les enfants. »

 

Des enfants juges et arbitres

Mais il n’y a pas que cela. Nos enfants sont mis de plus en plus en position d’arbitre du choix de leurs parents. À eux d’accepter ou pas la nouvelle constitution familiale. « Autrefois, s’amuse Serge Hefez, c’était “ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants”. Aujourd’hui, ce serait plutôt “les enfants se rencontrèrent et eurent beaucoup de parents !” » Il reçoit fréquemment des couples qui ont vécu leur amour dans la clandestinité face à leurs descendants, par peur de les troubler, de perdre leur affection. Mais lorsque la relation est dévoilée, c’est souvent une catastrophe. Noyés dans leur culpabilité, les parents attendent comme une autorisation de la part de leurs enfants, qui se retrouvent alors en position de juges et d’arbitres. « Si l’un d’eux refuse la nouvelle composition, c’est fichu ! ajoute Serge Hefez. Le couple ne peut plus avancer. Les enfants deviennent la clé de la réussite ou de l’échec. » 

 

Philippe Bernard, psychologue et médiateur familial en Belgique, travaille sur « l’écologie familiale ». Il note que « si les adultes peuvent changer d’époux ou de compagnon, les enfants, eux, ne choisissent pas leur famille ». Une posture parfois très lourde à vivre pour eux, comme ça l’a été pour Gabriel, 24 ans aujourd’hui, qui a mené la vie dure à son beau-père, mais a sombré dans un sentiment de culpabilité envahissant vis-à-vis de sa mère lorsque le couple s’est séparé. « Sur le moment, j’étais soulagé de ne plus le voir. Mais peu à peu, devant le chagrin de ma mère, je me suis senti mal. Très mal. « Une sorte de meurtre symbolique « réussi

 

Des beaux-parents mal acceptés

Philippe Bernard remarque là un des écueils des « recomposés » : « Le couple doit aller bien pour que la famille aille bien. C’est donc d’abord le couple qui doit être investi, et pas la nouvelle famille. » Parce que, ajoute-t-il, « dès qu’il y a une faille dans le couple, les enfants s’y engouffrent, prenant une place qui n’est pas la leur ». Inévitablement, c’est conflictuel. Quant au rôle des beaux-parents, il est évidemment difficile. Ni parent de substitution ni adulte indifférent… Manon, 17 ans, témoigne de son malaise et de son ambivalence lorsque sa belle-mère, plus jeune que sa propre mère, a tenté de jouer à la bonne copine avec elle. Toujours le poids de la culpabilité et les conflits de loyauté. Comment se comporter avec ses beaux-enfants sans empiéter sur le territoire du « vrai parent » ? Comment faire avec ses propres antipathies, rejets ? Un vrai casse-tête…

 

Des parents trop copains

Face à tant de complexité – sans même parler des grands-parents qui jouent les parents – il serait presque évident d’en conclure que les familles « hors normes », homoparentales, monoparentales, adoptantes, sont face à des conflits de place et de rôle plus importants. « Pas tant que cela, tempère Serge Hefez, qui a vu passer des dizaines de ces familles dans son cabinet. Il est vrai que les configurations peuvent être compliquées, surtout dans les coparentalités homosexuelles, deux pères et une mère, ou deux mères et deux pères. Mais dans le fond, les enfants se repèrent très bien. » À une condition, fondamentale et non négociable, pour que chacun s’y retrouve : « Que les parents restent parents, qu’ils ne créent pas trop de proximité et de complicité avec les enfants, qu’ils évitent la relation copain-copain. La place générationnelle, c’est la règle d’airain », conclut-il. Qui vaut pour tous les types de familles. Dès qu’elle est respectée, tout se remet en place.

 

Des stéréotypes qui emprisonnent

Philippe Bernard, de son côté, propose de « ne plus envisager la famille comme une structure stéréotypée, ce qui enferme tout le monde dans des rôles. Prenons la famille comme un processus. Cela facilite tout ». Le psychologue l’entrevoit comme un « moyen de se reproduire et d’amener les enfants à l’âge adulte ». Et il distingue deux configurations, qui permettent de ne plus faire de distinguo entre familles « traditionnelles » et « recomposées ou hors normes » : soit on a un lien de parenté inconditionnel qui n’attend pas de retour (père, mère, enfants, frères, sœurs…), soit on n’en a pas (beaux-parents, quasi-frères et sœurs…). Le lien « créé » fonctionne alors sur le donnant-donnant, dans un échange permanent qui n’exclut pas les affrontements, mais qui permet à chacun de savoir ce qu’il en est et où se situer. C’est alors une vraie « écologie familiale », à hauteur de cette remise en place « horizontale ».

 

Retrouver ses marques

Pas d’hésitation : lorsque la souffrance prend toute la place, il faut demander de l’aide. En dehors du soutien que l’on peut trouver ponctuellement chez des proches, les psychothérapies familiales s’imposent. « Le principe, note Serge Hefez, c’est que chacun comprenne combien sa place lui pèse et qu’il puisse se dissocier de cette fonction : son rôle n’est pas son identité, il l’empêche de s’épanouir. Dès lors, c’est la famille entière qui bouge et peut retrouver ses marques. » De son côté, Philippe Bernard propose aux familles de comprendre la différence entre liens de parenté et liens de non-parenté : « Le déclic se fait. Cela éclaircit et allège tout. » La thérapie permet à chacun d’exprimer son point de vue face à un tiers, garant de la sécurité de tous, et d’être entendu par les autres. « Et de se rappeler qu’on ne doit pas confondre parentalité et amitié ! » « La démocratie n’existe pas et ne peut exister en famille, écrivait Patrick Delaroche, psychanalyste et pédopsychiatre. Parce que les protagonistes sont inégaux ! »

 

 

Toutes les familles, même les plus unies, traversent des périodes de tension. Les ombres au tableau sont inévitables. Elles font presque partie du décor. Mais la façon de réagir de chacun n’est pas forcément proportionnelle à la gravité de la situation. Et vous, comment réagissez-vous lorsque le cours de la vie familiale connaît des remous ?

 

Par Christilla Pellé-Douël

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